Le texte ci-après est un entretien effectué par DETBN UGB avec Cheikh Baye Touti Niass en 2015
Qui est Baye Touty et quel est son cursus ?
Baye Touti:
Alhamdoulilah, je vous remercie d’abord pour le choix porté sur moi si on sait qu’il y’a une centaine d’érudits à Médina Baye.
Cela témoigne de la considération que vous avez à mon égard. Je m’appelle Cheikh Ibrahim Mahmoud Niass plus connu sous le nom de Baye Touty.
Comme tout enfant à Médina Baye j’ai fréquenté l’école coranique avant d’entrer à l’école française. Permettez moi de vous dire que j’étais un enfant trop turbulent.
J’ai eu mon CFEE à Gapakh. Mes parents, voyant que j’étais turbulent m’ont amené là-bas. Aussi, je vous raconte une anecdote car étant tout petit, ma mère nous amenait mon frère et moi chez Baye Niass pour y recueillir des prières mais je refusais toujours de tendre mes bras envers lui, ce qui, selon ma mère est du fait de l’école française.
J’ai fait de la mécanique pour pouvoir subvenir aux besoins de ma mère car j’ai perdu mon père à l’âge de 2 ans. C’est surtout Nazirou Niass qui s’est donné corps et âme pour que je puisse percer à l’école. C’est ainsi que, une fois en classe de CM1, j’ai fait l’examen de CFEE comme candidat libre et je l’ai réussi.
Cela a coïncidé avec un évènement important car on avait offert à Baye Niass 10 bourses d’étude pour l’Egypte et 24 pour le Maroc. Mais à ma grande surprise, je n’en ai pas reçu, ce qui m’a fait énormément mal et m’a poussé à économiser pour pouvoir sortir du pays une fois que j’aurai atteint la somme de 25 000f. C’est Cheikh Awa Diagne qui m’a offert un billet pour que je parte au Nigéria et de là j’ai migré vers l’Egypte où j’ai eu tous les problèmes du monde car je suis resté une semaine sans avoir un endroit où loger.
Une fois en Egypte, je suis passé par des concours pour pouvoir entrer dans une école, ce que j’ai réussi avec brio pour passer en classe de Seconde. Cependant, beaucoup de personnes doutaient de mon niveau mais je travaillais de 8h du matin à 8h du soir. J’ai décroché mon Bac haut la main malgré une année scolaire très difficile car j’ai raté beaucoup de cours.
C’est avant d’entamer ma 4ème année à l’Université que j’ai arrêté mes études car j’avais des problèmes financiers ici au Sénégal où j’étais venu passer mes vacances. J’ai officié à l’école de Nazirou Niass à Kaolack pendant 5ans en lui demandant surtout de ne pas me verser un salaire histoire de lui rendre la monnaie de la pièce ; d’ailleurs j’ai même pris la place de ma femme maladive. J’ai beaucoup contribué au développement de cette école avec des sorties pédagogiques dans des tribunaux ou encore à Gorée et le tout bénévolement.
Après cela je participais à des joutes oratoires. Ce qui a poussé le fils de Baye, El Hadj Abdoulaye qui m’a exhorté à me pencher sur les livres ; 2 semaines après, j’animais ma première conférence en Italie devant Ousseynou Niass et surtout le Khalif de Cheikh Ibrahim (Elhadj Abdoulaye Niass).
Baye de son coté m’appelait « Serigne bi » et mon grand frère « Elhadj ». Donc ma relation avec Baye a débuté avec mon père ; récemment, nous avons sorti une lettre mémorable écrite par mon père à Baye où il lui donnait des recommandations pour sa famille et lui demander de prendre soin de celle-ci. Ce que Baye a rempli de fort belle manière car outre moi, il s’est bien occupé de mon grand frère Mor Asta qu’il a envoyé en internat et l’a nommé comme secrétaire particulier d’Elhadj Abdoulaye. J’ai grandi sous la houlette de Baye même si, du fait de mon jeune âge, je n’ai pas beaucoup profité de ses enseignements. Il nous offrait des moutons à chaque fête de Tabaski après la disparition de mon père.
Justement, quelle est votre relation avec Baye Niass et sa famille ?
Baye Touty : Moi je ne connais que Medina Baye, les rares fois où je suis sorti d’ici, c’est pour les besoins de mes voyages. Je suis né ici et mon père et Baye Niass sont de même père et de même mère. Ayant vu que Baye avait quelque chose de spécial, mon père a fait acte d’allégeance auprès de lui bien qu’il fut son ainé de 6 ans ; c’est depuis l’école coranique où il l’appelait « Serigne bi ». C’est Baye qui baptisait tous les fils de mon père ; j’ai eu la chance, à ma naissance de me faire baptiser par lui et surtout il m’a donné son nom. Mais il y’a un antécédent à tout cette histoire : ma mère a eu 10 enfants qui sont tous morts, c’est mon frère qui est le onzième et moi le douzième c’est pour cela que ma mère m’appelait toujours « mon douzième ».
Quelle lecture faites vous sur la situation actuelle du monde avec Boko Haram, l’Etat Islamique ou encore la guerre au Yémen ?
Baye Touty : Vous savez, les musulmans doivent comprendre qu’on ne décrète pas l’Etat Islamique ; c’est une culture qui doit être accompagnée de bonnes habitudes telles que le Prophète le recommandait. Si une telle attitude était adoptée, on se retrouverait aujourd’hui avec 90 pour cent de musulmans dans le monde. Cependant, du fait des querelles internes, et de nos mauvais comportements on semble retourner en arrière. Cependant, il faut savoir que ces guerres de position ont commencé à la fin du 4e et 5e Califat.
En effet, il faut savoir que dès son accession au 3e Califat, Seydina Ousmane qui était trop sensible et près de ses proches leur avait confié des taches de haute responsabilité. Si certains s’acquittaient convenablement de leur travail, d’autres par contre, faisaient du n’importe quoi. Ce qui a réveillé des contestations chez les musulmans qui demandèrent à Ousmane de révoquer ces brebis galeuses, ce que ce dernier a refusé et il en a fait les frais car il a été tué. Le problème de l’Irak est du fait qu’ils ont versé le sang d’un petit-fils du Prophète.
Seydina Aline qui a succédé à Ousmane a vécu toutes sortes de pression et a même mené des guerres. La violence a toujours trouvé sa place dans la religion musulmane, les guerres y ont longtemps fait légion. Aussi, il faut noter le caractère sournois des grandes puissances qui ne cessent de piller les ressources des pays disposant de matières premières. Ils ont fait naitre la notion de terrorisme pour le mettre sur le dos des musulmans. Plusieurs chefs d’Etat musulmans en ont fait les frais comme Khadafy ou encore Saddam Hussein. Ceux qui se réclament de Boko Haram ne connaissent rien des préceptes de l’Islam, ils ne peuvent même pas faire leurs ablutions ni rectifier les erreurs commises durant la prière.
Ils font tout pour jeter l’opprobre sur les musulmans. Pour freiner cela, il faut convoquer les écrits de Baye ; en fait dans son œuvre Jawahirou Rassahil, il avait adressé une lettre aux Moukhadams vivant au Nigéria lors de la guerre de Biafra en leur disant ceci : « Stopper cette guerre est la meilleure solution car la guerre n’est pas bonne ; utilisez toutes vos armes afin d’y mettre un terme et la meilleure de celles-ci est surtout les prières ».
Il a en fait de même lors de la guerre entre Israël et Egypte quand Gamal Abdel Nasser a voulu démissionner de la présidence pour rejoindre l’armée. Il s’adressa au Président égyptien en ces termes : « Tu as perdu une bataille mais pas la guerre ; ne retires aucuns de tes généraux, fais leur confiance et je te jure que l’Egypte sortira vainqueur de cette guerre ».
Et vous avez vu que c’est l’Egypte qui a remporté cette guerre grâce à Anouar El Sadate. Pour mettre fin à ces problèmes, il faut revisiter les valeurs de l’Islam et contribuer au retour en force des musulmans dans le monde. En ce qui concerne l’envoi des soldats au Yémen, ce n’est pas un problème selon moi, mais il faut savoir que les soldats sénégalais ont toujours été envoyés dans le monde. Le Président a signé un pacte qu’il faut respecter, il faut juste prier pour que nos soldats nous reviennent indemnes. Tous ceux qui disent que nos soldats ne doivent pas y aller sont de mauvaise foi, ce sont des politiciens insensés et qui veulent critiquer la gestion du Président Macky Sall. C’est mon point de vue.
Vos relations avec les étudiants, surtout avec ceux de l’Université de Saint-Louis ?
Baye Touty : Les étudiants constituent l’avenir du pays, c’est eux qui, dans un futur proche dirigeront le pays ; ainsi, j’ai pitié d’eux quand je vois le fardeau qu’il porte et ce qui les attend ; je les envie car je sais qu’ils ont les moyens de faire avancer le pays s’ils le veulent ; je veux faire partie de leur vie en leur apportant mon expérience pour avoir été à l’Université. Dieu a fait que j’entretiens des relations étroites avec tous les étudiants mais particulièrement ceux qui sont des Talibés de Baye. Ce qui explique cela, c’est parce que j’ai longtemps animé leur conférence comme au Lycée Lamine Gueye, Limamou Laye, Lycée de Gandiaye, Linguère…
Donc c’est une relation qui date du Lycée et qui aboutit à l’Université. D’ailleurs j’ai même passé une nuit à l’UGB et même à l’UCAD en me conformant à leurs conditions de vie. Je leur conseille juste d’éviter les grèves, de se concentrer sur leurs études et percer dans les études. Le nom donné à l’Université Elhadj Ibrahima Niass de Kaolack par Macky Sall montre qu’il a de la considération pour les étudiants Talibés de Baye. Je vous exhorte et vous félicite pour ce journal car l’Islam a besoin des gens comme vous.
Le mot de la fin ?
Baye Touty : Je vous conseille de retourner aux enseignements de Cheikh Ibrahim car comme il le disait : « L’avenir de toute nation est entre les mains des jeunes, mais pas n’importe quel jeune ; mais des jeunes disciplinés et imbus de bonnes valeurs ». N’ayez pas de complexe face à quelqu’un, respectez votre prochain comme le faisait votre marabout.
Wassalam !
Interview réalisée par Mouhamed Diankha et Amadou Gueye
Traduite par Abdoulaye Diop